Sans prétention.

vendredi, mai 06, 2005

Jardin d'Eden.

J’aurai voulu vivre il y a 20000 ans. Certes, le climat était beaucoup plus froid qu’aujourd’hui. Les glaciers recouvraient le nord de l’Europe jusqu’en Angleterre. La steppe remplaçait la forêt jusqu’en Chine et en Amérique du Nord. Mais les hommes étaient beaucoup moins nombreux et la faune beaucoup plus riche.
Imaginez ! La France peuplée de mammouths, bisons, aurochs, ours, chevaux, mégacéros (cerfs aux bois immenses), lions, hyènes… C’était un pays plus riche qu’une réserve africaine actuelle. Il y avait à cette époque des lémuriens géants et des oiseaux éléphants à Madagascar. Le diprotodon et le thylacine étaient encore abondants en Australie. L’Amérique du sud avait son éléphant, son panda et d’autres animaux fantastiques comme le doedicurus, espèce de char d’assaut vivant de 4 mètres de long (il ressemblait un peu à l’ankylosaure). Il y avait des paresseux géants (aussi lourds qu’un éléphant), des rhinocéros laineux, des éléphants nains et des mammouths géants, des ours des cavernes, des loups géants, des tigres à dents de sabre, des lions des cavernes (plus gros que le lion actuel)… Et j’en oublie.
Les hommes vivaient de chasse et de cueillette. Ils ne cultivaient pas et étaient plutôt nomades. Je crois qu’ils étaient vraiment heureux : peu nombreux, ils avaient beaucoup de place et savaient s’accommoder de la rudesse d’une existence au grand air. D’ailleurs cette période dite « préhistorique » a duré des dizaines voire des centaines de milliers d’années. On s’émerveille de la longévité de l’Egypte antique qui n’a duré que 3000 ans mais que dire alors de celle de la civilisation paléolithique ?
Brutalement le climat s’est réchauffé il y a environ 9000 ans. Les glaciers ont fondu et le niveau des mers est monté d’une centaine de mètres. Les hommes se sont mis à cultiver la Terre (comme Caïn) et alors la diversité animale a commencé à faire ses bagages. A peine quelques milliers d’années plus tard, l’écriture est inventée, la machine infernale est lancée. Aujourd’hui, elle va plus vite que jamais. La révolution néolithique a donc tout changé. Pour le bien de l’humanité ?

Fils de Dieu.

Qu’est ce que peut bien vouloir dire « fils de Dieu » ? Certains penseront immédiatement aux évangiles : « tout cela arriva afin que s'accomplît ce que le Seigneur avait annoncé par le prophète: Voici, la vierge sera enceinte, elle enfantera un fils, et on lui donnera le nom d'Emmanuel, ce qui signifie Dieu avec nous. »
Mais je ne suis pas sûr que la notion de « fils de Dieu » se résume à l’histoire d’une jeune femme qui tomba enceinte par l’entremise du saint esprit. Cela réduirait énormément la portée du message chrétien. D’ailleurs, est-on vraiment sûr que Marie était vraiment vierge lorsqu’elle donna naissance à Jésus de Nazareth ?
Je n’ai pas de preuve. Je ne vais pas me mettre à baser une foi, une croyance aveugle dans une religion ou dans un homme sur ce seul fait. Ce serait idiot… et dangereux.
Je préfère donc penser que Jésus se donnait ce titre pour une raison principalement métaphysique. Quelle est mon origine ? D’où vient ma conscience ? Une seule réponse lui est apparue logique : Dieu.
Mais alors, qu’est ce qui distingue Jésus des autres hommes ? Rien, à part le fait d’avoir eu cette révélation, sans doute de façon plus poussée qu’aucun autre individu. De plus cette question oriente le débat vers la notion d’identité, pour moi toujours floue.

L'esprit.

Quelle est mon origine ? Pourquoi je pense ? Qui suis-je ? Certainement le produit d’un environnement. Mais cette réponse ne me satisfait qu’en partie. Je comprends relativement bien d’où vient mon corps (et encore !), qui l’a nourri, qu’est ce qui lui permets de vivre (le Nutella). Mais je ne sais absolument pas d’où vient mon esprit.
Faisons un pas en arrière et supposons que la conscience (ou esprit) ne soit qu’une manifestation chimique de la matière. Cela sous-entend par exemple qu’il sera possible un jour de fabriquer un robot ou un ordinateur doué de conscience. Avec de tels hypothèses, l’intelligence humaine n’est qu’un fait parmi d’autres : une forme d’expression des atomes. De même pour la douleur.
Or, pour que je ressente cette douleur, qui, rappelons le, ne serait qu’une sorte de décharge électrique relativement banale (je simplifie, évidemment), il faut que ce soit mon corps et seulement lui qui soit maltraitée. Je dois requérir à l’imagination pour ressentir celle des autres. Cette décharge électrique n’est donc pas banale. Elle a « quelque chose » de différent. Elle ne concerne que mon corps. C’est un peu comme si je demandais : pourquoi ce corps est-il mon corps ? Pourquoi cette spécificité ? Pourquoi parmi les milliards de corps qui existent sur Terre (et les milliards de milliards qui peut-être existent dans l’univers) est-ce celui là dont « je » (c’est à dire la conscience de moi) ressens les sensations et émotions ?
La physique (ou la Science, avec un grand S) peut elle résoudre cette énigme ?
Personnellement, je ne crois pas : la conscience de soi ne peut provenir que de Dieu, c’est la seule réponse satisfaisante. Dieu correspond à la « forme » la plus pure, la plus parfaite de la conscience. Cela signifierait que lorsque nous nous élevons vers Dieu par la méditation transcendantale, notre conscience se confond avec celle de Dieu. « Je » devient « Dieu » (si je puis dire !). Ce n’est pas moi qui pense, mais Dieu. Il est la seule raison pour laquelle je vois, j’entends, je réfléchis. Je ne peux imaginer d’autres causes à mon existence (mais je manque peut-être d’imagination).

Darwin et Fils.

Darwin l’a bien expliqué : l’univers n’a pas de sens. Son existence est due au hasard. Par conséquent l’être humain est un accident et sa conscience une aberration. Cette conclusion est inévitable, indiscutable, même si elle provoque chez moi un certain désarroi. En effet je me demande bien à quoi sert ma vie. Pourquoi dois je me battre pour être heureux, pour avoir une vie intéressante, pleine de récompenses et de joies ?
Quand les vacances seront finies, quand la fête sera terminée, que me restera-t-il ? Peut-être le plaisir de laisser à mes enfants mon héritage. Mais ce n’est que déplacer le problème. Car si l’existence de l’humanité est absurde, sa civilisation peut disparaître comme ça d’un seul coup (à cause d’une météorite par exemple), sans que personne n’ait eu le temps de s’en émouvoir. Alors tout mon travail aura été inutile. Dois-je alors m’investir dans une vie de débauche puisque de toute façon, à la fin, le résultat est le même ?
Car seul le résultat compte. « Pour peu que le bonheur survienne, il est rare qu’on se souvienne des épisodes du chemin. » disait le poète. Or le problème, c’est qu’il n’y a que les étapes, puis plus rien. Quelles qu’aient été ces étapes.
Mais plus j’y réfléchis, plus j’éprouve de difficultés à me représenter l’absurdité du néant. Certes je peux me satisfaire de ma vie actuelle ; de toute façon, j’y suis obligé. Mais je n’arrive pas à comprendre comment faire pour ne pas chercher à lui donner un sens spirituel plus intense. Car tout un chacun cherche à donner un sens à sa vie. Je trouve d’ailleurs qu’il s’agit bien là d’un comportement irrationnel, incongru dans ce monde qui n’a pas de sens. A croire que la vie même est irrationnelle.
En fait, plus j’analyse le monde légué par Darwin, moins je le comprends. Il me reste comme un gros point d’interrogation. Certes les découvertes archéologiques parlent en sa faveur mais ma logique n’arrive pas à intégrer l’athéisme qui, semble t-il, en découle.
J’en arrive à me demander s’il est grave que je sois malheureux. Quelle importance cela peut-il bien avoir ? La vie passe tellement vite que bientôt je me retrouverai agonisant mais sans en savoir plus sur mon identité. Quelle importance alors, si je rends mon dernier souffle sur un carton ou dans un lit de roi ?

Interrogation métaphysique.

Pourquoi est-ce que je suis moi ? J’aimerais bien qu’on me réponde. J’ai bien compris que je descendais du singe. Enfin, j’ai bien compris… Il faut le dire vite. En fait, j’ai l’impression que je n’ai même pas encore bien saisi ce qu’était être le fils de ses parents. Certes, à ma naissance, on m’a dit : « tes parents, ce seront eux ». Je sais que je leur ressemble, physiquement, culturellement…que je leur dois tout. Certes…
Mais pourquoi ici ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi est-ce que je suis dans cette peau là ?
Première réponse, celle que feront beaucoup : c’est un hasard. Comme dans la chanson : « être né quelque part, c’est toujours un hasard pour celui qui est né ». Mais que signifie cette courte phrase apparemment anodine ; « c’est un hasard ». D’abord, le démonstratif « ce » (ou « c’ »), que désigne-t-il exactement ? La conscience de soi ? Est-ce le fait que j’ai conscience de moi qui est un hasard ?
Pourtant, je n’ai pas l’impression d’être le fruit du hasard. L’humanité, peut-être, mais moi, non. J’ai des parents. En bon scientiste que je me dois d’être dans notre époque de progrès, je me dis alors : « ma conscience, mon intelligence, je les dois aux neurotransmetteurs qui font leur petit boulot à l’intérieur de ma grosse tête dégarnie ». Mais pourtant, ils font le même boulot à l’intérieur de n’importe quelle autre tête, et je ne ressens rien. On me répondra que je ne peux ressentir que ce qu’il se passe dans ma tête. Mais bougre, pourquoi cette tête est-elle MA tête ??
Reprenons. Je suis un être humain comme il en existe plus de 6 milliards sur Terre et rien ne me distingue des autres. Il se passe dans mon corps les mêmes processus physiologiques que dans n’importe quel autre corps. Et pour chacune de ces personnes, à chaque fois que quelques-unes de ses neurones se trémoussent, elle a une idée ou ressent une émotion. En gros, de la matière grise s’agite, et de la conscience apparaît. Mais nous évoquons ici la conscience de soi en tant qu’objet, extérieur à notre analyse c'est-à-dire à … notre conscience. Ne serait-ce pas une erreur ?

Le scientisme

Si j’ai bien compris, les scientistes (autrement appelés matérialistes) pensent que la notion d’existence est intimement liée à celle de matière. Ainsi, ce qui existe avant tout, ce sont les atomes, les objets, les corps gazeux, bref tout ce dont on peut prouver la réalité par l’expérience scientifique. La pensée n’est qu’une manifestation subjective de l’activité physiologique du cerveau. Pour ces gens là, le cerveau n’est qu’un gros ordinateur et rien d’autre. Le monde est fait de matière et d’énergie. La conscience n’est plus qu’une réaction chimique : des molécules en interaction, de la matière en mouvement.
La présence de l’homme n’est donc que fortuite. Il n’y a aucune volonté, aucun dessein divin qui pourrait nous aider à répondre à l’interrogation suprême : « à quoi sert-on ? ».
Mais cette vision des choses ne me semble pas rationnelle. Elle occulte totalement la question que se pose tout être à un moment ou à un autre de sa vie : pourquoi moi ? Cette impression étrange de ne pas comprendre pourquoi on vit, pourquoi on souffre. Ce sentiment si personnel, comment le relier à l’explication scientiste (et simpliste) de l’origine du monde ?
Pour être un scientifique rigoureux, il faudrait se poser la question suivante : l’instrument grâce auquel je tire mes conclusions est-il fiable ? La Logique reste-t-elle logique en dehors de la conscience ? Ne devrais-je pas faire un peu de métaphysique avant de faire de la physique ?

Qui suis-je?

Nous devenons ce que nous croyons être. Si je me définis comme étant un français, ingénieur, de gauche (ou de droite, on s’en fout), de religion « catholique mou » ou athée, je finirai par devenir cet individu relativement « animal » (mais tout de même très élaboré) entièrement déterminé par des accidents, des conditions aléatoires. C'est-à-dire que je n’aurai pas eu de vraie liberté quant à la définition de mon identité. Celle-ci aura plus ou moins entièrement été déterminée par un environnement spécifique, lié à mon lieu de naissance et à mon éducation. J’aurais alors perdue mon interrogation mystique première et serais la victime d’un mensonge. J’aurais « abîmé » une essence éternelle et infinie pour la faire entrer dans cette boîte aux dimensions finies qu’est le discours achevé.
Il faut essayer de définir son moi par rapport à une essence divine la plus pure possible, débarrassée de tout accident. Il ne faut ne pas considérer les objets, les opinions comme des éléments sacrés, qu’on doit adorer au dessus de tout : c’est cela l’idolâtrie. La dégradation des idées parfaites (que chacun a en soi) dans des formes éphémères et finies alimente les passions humaines.

Esprit ou matière?

Dieu, un être infini et parfait auquel on ne peut attacher aucun « accident ». Attention, j’entends par accident, toute aliénation d’une idée parfaite.
Ainsi vous pourrez demander à n’importe quel scientifique, pour eux l’infini n’existe pas : il n’a aucune réalité matérielle. Mais pourtant l’infini existe, au moins dans notre tête. Et c’est lui qui, continuellement, nous aide à penser, car il nous donne la référence, que l’on aliène systématiquement.
Nous ne sommes que des êtres spirituels attachés à un monde certes très matériel, mais qui n’existe pas. C’est quand notre conscience tente de s’approcher de Dieu qu’elle existe « plus ». Comme dirait Hegel : « La pensée n’ayant rien hors d’elle a ce rien hors d’elle ; ne laissant rien hors d’elle, elle ne laisse être que ce rien. »
Généralement, c’est le contraire qui est admis. La matière est éternelle alors que nous autres, pauvres êtres humains, sommes éphémères. Mais il s’agit peut-être d’un artifice de la logique, une erreur par manque d’analyse. Peut-être que seul l’esprit est éternel et qu’il n’y a rien en dehors de lui.

La dictature du bonheur

Il paraît qu’il faut que j’aille voir le psychologue : il arrive en effet que ma façon de m’exprimer révèle quelque névrose dont il serait urgent de se débarrasser. Pourquoi ? Je ne sais pas. J’aurais bien une idée : enrichir ces charlatans de psys.
Ces guignols ont dans leur besace un argument de poids : le BONHEUR. Il faut être heureux. Le bien-être est sacré. C’est le dieu de la société capitaliste. Et moi, simple numéro de sécurité sociale, je me dois de me prosterner devant lui. Sinon, c’est que je ne vais pas bien, c’est sûr.
Avant, les barbares avaient au moins droit à la raison. Certes, ils avaient d’autres dieux, mais c’est parce qu’ils étaient ignorants. Aujourd’hui, ceux qui ne s’agenouillent pas devant la bête ont forcément au moins une maladie mentale au nom compliqué. Si tu oses ne serait-ce que poser la question « pourquoi ? », tu verras une tripotée de soi disant médecins venir te proposer une psychothérapie.
L’immonde bestiole en question dispose d’un arsenal complet pour marquer de son nom le front et la main droite : télévision (en particulier TF1), experts de tout poil (astrophysiciens pour t’expliquer d’où vient l’univers, anthropologues pour t’apprendre que tu descends du singe, psychologues pour que tu souries tous les jours, ingénieurs pour te fabriquer un monde meilleur et plus sûr, etc…), politiques (qui sont généralement de vrais grands malades. Pourquoi on ne les soigne pas, eux ?), etc.…
Tant de prodiges accomplis au nom du saint progrès. Et la bête sait mieux que n’importe quel dieu se débarrasser de ses ennemis : Elle les guérit !
Mais en fait, je ne sais toujours pas pourquoi je dois être heureux. Est-ce que c’est si important ? Proposez moi une réponse plus convaincante que « Ah bah toi, tu te poses des questions bizarres. T’as jamais voulu faire comme tout le monde. Ah la la la la ! ».

Les Yamanas

Les yamanas vivaient à l’extrême sud de la terre de feu, au sein d’un paysage très hostile… et froid. Là-bas, la température moyenne de l’hiver ne doit pas dépasser les -2 degrés et l’été, elle atteint difficilement 10 à 12 degrés.
Pourtant les yamanas étaient continuellement nus, à la fois sur terre, et dans leurs barques, au milieu duquel se trouvait souvent un feu qu’ils n’éteignaient jamais.
Ils mangeaient des algues, des coquillages, mais surtout des otaries, qu’ils tuaient grâce à des harpons rudimentaires mais efficaces.
Ils ont disparu en quelques dizaines d’années, à la fin du 19ième siècle, après des millénaires de vie paisible. Pourquoi ?
A cette époque, il y avait des dizaines de milliers d’otaries dans ce lieu reculé et perdu de la planète. Mais les anglais (parmi lesquels se trouvait Darwin) sont arrivés et ont tout massacré. Ils n’utilisaient qu’une partie de ce que peut fournir le corps de ces pinnipèdes : la graisse. Laquelle servait de combustible aux lampadaires de Londres. Les yamanas, ne trouvant plus de nourriture, sont morts de faim.

Il s’agit donc d’un véritable génocide, doublé d’un grand saccage (un peu comme ce qui avait été fait en Amérique du nord avec les indiens).
Devant l’horreur de telles pratiques, on peut se demander si la civilisation occidentale est vraiment une civilisation de progrès. Après avoir tout ravagé, elle a imposé un mode de vie confortable mais pénalisant pour la planète, la faune et la flore.
La question qu’il faut se poser est la suivante : vers quoi allons nous ? Quel sera l’héritage de ces tueurs d’indiens qui étaient nos ancêtres ? Avons-nous « comblé la mesure de nos pères » ?

Les Jarawas

Les Jarawas et les Sentinels sont les dernières peuplades vraiment isolées du monde. Ils vivent dans les îles Andaman situées au milieu du golfe du Bengale. Hostiles à tout contact, ils n’ont aucune idée de ce qu’est la propriété privée, l’autorité, le culte religieux. Ils ne connaissent pas les nombres supérieurs à 3 et bien sûr encore moins la « science » et les mathématiques.
Pourtant ce sont des hommes. Leur mode de vie ressemble à celui du paléolithique. En parfaite harmonie avec la nature, ils ne pêchent par exemple qu’un poisson à la fois : aucun risque de saccager la nature. Ils passent leur temps à chanter, à confectionner de beaux objets d’art, ou à aller chercher de la nourriture (seulement ce dont ils ont besoin).
Ils existent depuis des dizaines de milliers d’années : c’est le régime politique le plus stable du monde. Ils ont une vie sociale et familiale bien plus harmonieuse que la nôtre. Ils vivent nus et heureux. Ils n’ont jamais besoin de mentir.
Bon, c’est vrai qu’ils sont cannibales. Mais s’ils ne l’avaient pas été, ils n’existeraient plus, absorbés et détruits par la « brillante » civilisation moderne.
Alors, que pensez de ces reliques d’« Adam et Eve » ? Des sauvages ?
Certainement pas. De vrais êtres humains, sans doute plus épanouis que n’importe quel occidental bien nourri. Ils vivent dans un vrai paradis : une mer bleue azur, une forêt luxuriante avec des arbres magnifiques sur lesquels ils prennent plaisir à grimper. Il n’y a pas besoin d’autre chose pour se sentir bien.
Se sentir bien. C’est justement devenu la principale préoccupation de mes contemporains. Ces idiots ont oublié ce que c’était, à force de servir la « bête ».

Et gare à ceux qui ne se lèvent pas tôt tous les matins pour participer au grand saccage !

Démonstration scientifique?

De nos jours, pour paraître vraiment rationnel et moderne, il faut revendiquer l’athéisme. Il faut être sûr que l’espèce humaine est l’aboutissement heureux d’une évolution fortuite et rire doucement des pauvres naïfs qui croient encore en Dieu et qui sont, c’est évident, des personnes superstitieuses et trop fragiles qui ne supporteraient pas que le monde et leur vie n’aient pas de sens, que la mort soit une fin définitive ou que tout simplement ils ne puissent plus revoir un proche ayant été envoyé trop rapidement ad patres. De plus, pour beaucoup de gens, il est inimaginable qu’un dieu puisse obliger ses créatures à vivre dans un monde aussi injuste et cruel.
Selon les athées, la matière est origine non seulement de tout ce qui existe mais aussi de tout ce qui vit. C’est l’hypothèse de base, irréfutable. A l’instar de Démocrite, ils pensent que "tout ce qui existe dans l'univers est le fruit du hasard et de la nécessité."
L’univers est apparu au moment du big-bang. Au début il était infiniment petit : ce n’était presque rien, peut-être juste une information. Puis il s’est mis à grandir très vite (période dite de l’inflation). Par la suite son expansion s’est ralentie, les galaxies et les étoiles sont apparues. Les étoiles les plus massives se sont rapidement effondrées sur elles-mêmes en formant des éléments plus lourds que l’hydrogène et l’hélium primordiales (à savoir carbone, oxygène, fer, or…). Plusieurs milliards d’années après le big-bang, quelque part dans la Voie Lactée, un nuage de poussière interstellaire enrichi par le travail des étoiles précédentes a donné naissance à notre système solaire. Par un heureux hasard, une planète tellurique (la Terre) s’est trouvée à une distance idéale de son soleil. Sur son sol a pu alors apparaître la vie. Cette vie a évolué lentement, pendant des centaines de millions d’années, jusqu’à l’homme (en passant par l’australopithèque, l’homo habilis, l’homo erectus…).
Voilà, tout s’explique clairement (même si, ici, je n’ai pas exposé dans le détail toutes les étapes[1]). Certes, certains doutes peuvent de temps à autre surgir : par exemple, la très grande sophistication du corps humain pose question. Surtout son cerveau. Il pourrait paraître idiot de penser qu’il n’a pas été créé, qu’une intelligence extérieure n’est pas à l’origine de cette machine formidablement bien conçue.


Mais en fait, il me faut bien comprendre qu’il est l’aboutissement de centaines de millions d’années de sélection naturelle. L’évolution pourrait être comparé à un gigantesque algorithme génétique : sélection, reproduction, apparition de nouvelles « fonctionnalités » par mutation etc. Ces sortes de programmes informatiques fonctionnent très bien et pourraient presque convaincre n’importe quel créationniste de l’erreur dans lequel il se trouve enlisé.

C’est donc ainsi que la nature, par tâtonnements successifs, a réussi à « mettre au point » le cerveau humain, si développé qu’il est capable de se penser lui-même. Si puissant qu’il essaie de comprendre son propre fonctionnement. Si « intelligent » qu’il crée la conscience de soi, étrange processus chimique et électrique qui me fait me penser moi-même.
Sur Terre, il y a en ce moment plus de 6 milliards de têtes qui produisent de la conscience, de la réflexion, du rêve, des émotions. Certains sont en train de dormir, d’autres pensent intensément ou prennent simplement du bon temps… Mais tous sont comme moi des êtres sensibles dotés a priori des mêmes facultés. Tous ont dans la boîte crânienne une sorte de machine formidablement efficace : le cerveau.
Mes nouveaux amis les scientifiques n’ont pas encore totalement résolu le mystère de son fonctionnement mais ils ont une certitude : cet « organe » fonctionne de la même façon chez tout le monde, grâce aux mêmes réactions physiologiques. Le cerveau est une sorte d’ordinateur très performant au sens où ce sont, comme pour les machines, des mouvements de matière et d’énergie qui lui permettent de « penser ». Beaucoup sont d’ailleurs convaincus qu’il sera bientôt possible de fabriquer des logiciels informatiques doués de conscience : leur puissance de calcul sera telle qu’ils pourront déduire autant de choses (et même beaucoup plus) que nous. Ils seront très malins. Ils pourront dire qu’ils existent, comment, pourquoi…
Mais en auront-ils vraiment conscience ? Si oui, cela signifie que j’aurai très bien pu être dans « la peau » d’un robot, d’une machine. C’est tout de même surprenant. Pourquoi suis-je dans la peau d’un être humain ? Je peux très bien m’imaginer être quelque chose ou quelqu’un d’autre. Pourquoi ma conscience n’est elle pas « attachée » à une IA infiniment savante ? Je ne comprends pas. Le hasard de ma naissance me paraît bien étrange (d’autant plus étrange, qu’en général, les scientifiques n’aiment pas les coïncidences[2]).




Car enfin, la matière est une substance inerte qui n’obéit qu’aux lois de la physique (et de la logique, puisque la physique est logique. Il serait totalement non scientifique de penser le contraire) : les mêmes causes produisent les mêmes effets. Ainsi, si nous prenons au hasard 2 ordinateurs naturels, 2 cerveaux (le mien et celui d’un voisin par exemple), les mêmes processus devraient aboutir aux mêmes résultats. C’est d’ailleurs effectivement ce que l’on constate, à une nuance près : pourquoi est-ce que je ne ressens que le fonctionnement de mon cerveau, de l’ordinateur qui est dans MA tête ?

Ce dernier doit avoir une particularité que les autres cerveaux (qui sont faits comme le mien, c’est sûr et universellement admis) n’ont pas. La question paraît saugrenue. Mais, en toute objectivité, si je ne suis sensible qu’aux opérations électrochimiques de mon cerveau, n’est ce pas l’expression d’une différence, d’une originalité ?
En d’autres termes, j’éprouve quelques difficultés à comprendre pourquoi je (en tant que conscience de moi) suis dans cette peau là. Comme tous les êtres humains, je suis capable d’une certaine transcendance. Celle-ci me permet de me considérer avec une certaine objectivité, de me comparer aux autres, de constater que je ne suis qu’un parmi des milliards, de comprendre ma finitude, bref en quelque sorte, de « sortir » de moi. Je suis capable de comprendre que j’aurais très bien pu être quelqu’un d’autre, n’importe qui.
Cette conscience de moi, ce regard que j’essaie de porter sur mes banales particularités se demande : qu’ai-je à voir avec ce corps là ? Je pourrais très bien ressentir les émotions et les douleurs de celui-là ou de celle-là. Pourquoi ne suis-je pas né en Afrique ? Pourquoi ne suis-je pas issu d’une famille plus aisée (ou moins aisée) ?
Pourquoi ? La matière est censée être un simple mécanisme qui ne fait aucune différence entre ses atomes, ses ondes, ses transferts d’énergie : un proton reste un proton qu’il soit ici ou ailleurs, dans ma tête ou dans celle de ce pauvre enfant qui meurt de faim à la télé et dont la souffrance n’est pas moins intense que celle que je pourrai ressentir dans sa situation.
Comment expliquer à quelqu’un qui est dans la peine que sa détresse est purement chimique et qu’à la limite il suffirait de quelques bons inhibiteurs pour qu’il ne ressente plus rien, que l’origine de son malheur n’ait plus d’importance. Quelle valeur aurait la vie dans ces conditions ?


Avec les hypothèses scientistes (pourtant souvent admises), je ne peux m’empêcher de penser que je débouche sur une contradiction. J’arrive peut-être à expliquer le monde mais je n’arrive pas à expliquer ma propre conscience. Or c’est bien ce que j’ai de plus précieux. Que pourrais-je faire sans elle ? Comment pourrais-je apprécier la beauté d’un paysage, d’une femme ou d’une œuvre d’art ? Comment pourrais-je me réjouir de la formidable magnificence de l’univers (alors que je n’ai jamais quitté le plancher des vaches) sans ma capacité à imaginer l’infini ?

Peut-être devrais je renoncer au point de vue scientiste et purement matérialiste, atomiste. Car il existe une autre façon de voir les choses qui paraît plus rationnel : celle de Descartes. Ce philosophe du 17ième siècle a adopté une méthode de travail pour le moins rigoureuse : douter de toute information parvenant à sa conscience, à commencer par celles fournies par ses sens. Pourquoi ne pas le faire ? Il a en effet tout à fait le droit de se poser la question : puis-je avoir confiance dans les informations soumises à ma bonne foi ?[3] La critique des données, un point essentiel pour n’importe quel domaine d’étude.

Ainsi fait-il l’hypothèse que le monde actuel est entièrement fictif, manipulé par des démons qui me trompent sur la vraie réalité du monde sensible. Peut-être que les autres ne sont que des pantins qui bougent seulement quand je les regarde. Peut-être que tout ceci n’est qu’un rêve, un théâtre.
Cette hypothèse peut paraître plus proche du délire paranoïaque que de la démarche scientifique, et pourtant… Rien ne peut prouver le contraire. Qui oserait prétendre qu’il est sûr de ne pas être la marionnette d’un grand jeu du genre Matrix ?
Pour vous montrer que le raisonnement emprunté à Descartes n’est pas idiot, voici un article intéressant pêché sur Internet (site futura-sciences.com news 5132 du 28/12/2004) :

« De deux choses l'une, nous explique le philosophe Nick Bostrom : soit l'humanité est très proche de son extinction, soit vous et moi sommes ("presque certainement") les produits d'une simulation informatique, des personnages de Matrix en quelque sorte, et par définition incapables de savoir si c'est ou non le cas.
Le raisonnement est simple : l'humanité que nous connaissons (si elle ne disparaît pas) parviendra dans relativement peu de temps à produire des ordinateurs et des logiciels capables de simuler l'intelligence et la conscience humaines. Une fois disponibles :
1/ il est plus que probable que quelqu'un décidera de s'en servir.
2/ dans la mesure où ces moyens deviendront de plus en plus faciles à dupliquer, il y aura très vite beaucoup plus d'êtres simulés que d'êtres réels.
Ergo, la probabilité que nous soyons des simulations est très élevée.
Cet argument est représentatif d'un ensemble de "théories de la simulation", portées - sérieusement ou à titre de jeu intellectuel - par quelques dizaines de physiciens (qui étudient notamment l'hypothèse de l'existence de plusieurs "univers parallèles" régis par des lois légèrement différentes), de mathématiciens, de philosophes. »

Le raisonnement est à la fois simple et pertinent : nous n’avons pas les moyens de savoir si oui ou non nous faisons partie d’une simulation. On sait déjà que l’information apportée par nos sens peut être reproduit par ordinateur. A quand les mondes entièrement virtuels dans lesquels nous serions plongés 16 heures sur 24 (en attendant 24/24) ?
Finalement, quelques scientifiques ont réussi à monter sur la première marche du raisonnement cartésien. Peut-être arriveront-ils à monter sur la deuxième ? (mais celle-ci est plus haute, son escalade plus ardue).
Ces gens là arrivent sans difficulté à imaginer que la réalité dans laquelle nous baignons soit en fait virtuelle. Quelqu’un nous manipulerait. Qui ?
Une civilisation plus avancée technologiquement sans doute (la probabilité que les civilisations infiniment plus avancées que la nôtre existent est très forte[4] ; et il est quasiment certain que leurs systèmes informatiques sont bien plus performants que les nôtres).
Remarquons que nous ne sortons pas de l’hypothèse scientiste puisque la question de la conscience de soi n’est absolument pas abordée. Il est même dit (avec une assurance à la limite de l’arrogance) que les ordinateurs parviendront dans « relativement peu de temps » à simuler la conscience humaine.
Mais que nous apprend la philosophie cartésienne ? Qu’il faut se méfier des certitudes. Dans sa tentative de doute absolu, universel, Descartes nous montre qu’il est possible (et conseillé) d’avoir un jugement très critique à propos des affirmations qu’on nous présente trop souvent comme des vérités inaliénables.
Mais il nous montre également qu’il est impossible de douter de … son doute : pour douter, j’ai besoin de pouvoir penser. Cette conclusion rejoint l’interrogation que j’avais plus ou moins introduite précédemment. Il faut sérieusement douter de l’affirmation selon laquelle notre conscience proviendrait uniquement d’obscurs mouvements de matière. Ce doute est possible (plusieurs alternatives sont imaginables), et même légitime. Par contre, douter du fait que l’on doute est impossible (cette assertion est presque une Lapalissade).
Toutes les doctrines, les croyances qui sont élaborées sur Terre le sont par des esprits humains, des consciences qui oublient qu’ils ont justement une conscience. Doutons de tout. Je pourrai toujours douter de n’importe quel résultat physique, de n’importe quel hypothèse scientifique, de n’importe quelle sincérité, mais jamais je ne pourrai douter du fait que… je doute.

"Le doute n'est pas au-dessous du savoir, mais au-dessus." écrivait Alain.

On peut même aller un petit peu plus loin et dire que c’est plus exactement la pensée que l’on devrait considérer comme inaliénable. Le doute en pleine action, c’est de la conscience de soi, de la pensée. Douter de l’existence du monde sensible ou se demander « pourquoi je suis moi ? », c’est prendre conscience que l’on est avant tout une conscience. Cette conscience, que l’on appelle aussi l’esprit, ne peut pas être un produit de la matière, un produit d’une simulation informatique ou d’une quelconque autre stimulation électrique. Elle est « cause de soi », comme dirait les philosophes.
J’aimerais réussir à démontrer de manière scientifique (un peu comme on démontre que le soleil doit son énergie à la fusion régulière d’atomes d’hydrogène) que l’esprit n’est pas un principe second, un principe « produit » mais LE principe premier c'est-à-dire ce dont il appartient à la nature d’exister.
Il ne serait pas possible de le considérer comme n’existant pas.
[1] Voir chapitres précédents.
[2] Plusieurs coïncidences dans l’univers (notamment à propos des valeurs des grandes constantes de la physique) sont encore inexpliquées par les scientifiques. Mais selon moi, ces coïncidences sont ridicules à côté de celle concernant le hasard de mon existence.
[3] Lire Le discours de la méthode par René Descartes.
[4] Voir encore une fois les chapitres précédents.

mercredi, mai 04, 2005

Rubrique essai

Tentative de création de blog.